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Ce que j'écris, ce qui me chiffonne, ce qui m'émeut, ce qui m'énerve, ce qui me fait rêver... a une petite chance d'apparaître ici... poésie, écriture, insolite, astuces, détente

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Lettre à mes Grands Parents de l'Orgelière (partie1).

À Élise et Maxime,

À Fabien.

 

 

« Je me souviens des mécaniques où les hommes étaient dans les champs et les femmes préparaient le repas dans la cuisine-buanderie-pièce à manger, lieu unique à vivre des maisons d'avant. »

 

Georges Perec « Je me souviens »

 

 

 

 

    Je me souviens que lorsque j'étais enfant, mon vélo n'était pas chez moi. C’était pas par manque de place, le jardin était assez grand. Peut être parce qu’on habitait au bord d’une route, passante à certaines heures, et que la configuration du terrain n'était pas favorable à la pratique... Encore que, par la suite, mon frère et moi ayons démontré l'inverse, en y faisant des cascades audacieuses. Voire insensées...

C'était un vélo spécial. Je me souviens qu'il était Orange, un peu ancien, et qu'il avait appartenu à une de mes tantes avant moi. Les pneus étaient faits de ce caoutchouc blanc qu'on trouvait à l'époque. Le guidon avait été bizarrement réglé, (ou déréglé par malice) de sorte que les extrémités du tube pointaient légèrement vers le haut et vers l'extérieur.

 

Je me souviens que, quelque part en basse Normandie, il y a un lieu-dit, l'Orgelière, une ferme ou j'ai passé une grande partie de ma vie d'enfant.

 

Votre ferme. « Chez Georges et Simone », on disait.

 

C'est là-bas que mon vélo restait. Rangé sous la loge, appuyé au mur, près du tracteur. Il n'y avait pas grand chance à priori pour que j'y mette les pieds. Mais pourtant…

 

Je me souviens que c’est là bas que nous avons débarqué, mon frère et moi, lui avec sa tenue de chef indien, et moi avec mon costume de Zorro, le jour de l’enterrement de mon père. Je me souviens que par précaution et, sûrement à cause des circonstances tragiques de son décès, et malgré mes protestations de petit garçon, Simone avait retiré toutes les balles en plastique de mon pistolet de Zorro et de ma ceinture de Zorro… Des fois ces trucs là ça part tout seul…

De toute façon, Zorro c’est par le fouet et à la pointe de l’épée qu’il fait régner la loi !...

 

Dès lors nous y sommes revenus souvent. C’était comme un refuge pour ma mère, seule désormais, et loin de sa famille. Et pour nous une grande cour de récréation. Nous arrivions la plupart du temps dès la sortie de l’école. C’était alors l’heure de la traite, et nous partions avec Georges et Simone chercher les vaches aux pâtures.

Je crois me rappeler qu’à l’époque il n’y avait pas encore de trayeuse électrique. Le laitier passait chaque jour récolter les bidons en métal avec le couvercle à chainettehttp://www.galerie-com.com/grand_img/0042877001236785353.jpg, que les ménagères-décoratrices d'aujourd'hui adorent peindre de motifs bucoliques et champêtres pour en faire des porte-parapluies. Je me souviens du goût de noisette, et de la tiédeur du lait juste sorti du pis, tellement riche qu’il était plutôt jaune que blanc.

Je me souviens du plaisir et de l’impatience que suscitait la perspective de couler nos pieds dans nos bottes de caoutchouc, et de prendre nos bâtons pour « aller aux vaches ». De la vapeur qui soufflait de leurs naseaux les jours d’hiver, de l’odeur de la bouse fraîche et de leurs noms rigolos comme « pâquerette » ou « mobylette ». Je me souviens qu’on coupait les cornes avec une ficelle et que ça sentait fort le poil brulé. Que dans une corne coupée, on peut tenir rangée à sa ceinture la pierre à aiguiser dans un peu d’eau lorsqu’on part faucher l’herbe avec sa faux ou sa faucille. Je me souviens qu’on parlait de fièvre aphteuse, d'insémination et de remembrement.

 

Je me souviens du regard toujours craintif d’une génisse qui avait sa place près de la porte de l’étable...

 

Je me souviens aussi du cochon, qui mangeait une sorte de soupe ou il y avait un peu de tout, plus les restes de repas et des épluchures. Je me souviens qu’un jour, on l’a tué, et qu’après ça, il y avait beaucoup de saucisses et de rillettes, de côtelettes, de lard et de boudin. Je me souviens de la grosse moulinette ou on mettait la viande en morceaux à un bout et qui recrachait la chair hachée dans le boyau abouté derrière. Je me souviens qu’il fallait battre le sang dans le seau sans s’arrêter pour faire le boudin. Que tout ce travail avait pris une grosse journée malgré l’aide des voisins et des amis qui étaient venus. Je me souviens que tout le monde s’affairait et avait l’air de maîtriser toutes ces pratiques. Comme s’ils avaient fait cela toute leur vie, de tuer des cochons. Que c’était comme une fête, et que tout le monde était joyeux.

A part, peut-être, le cochon…

 

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