Ce que j'écris, ce qui me chiffonne, ce qui m'émeut, ce qui m'énerve, ce qui me fait rêver... a une petite chance d'apparaître ici... poésie, écriture, insolite, astuces, détente
Chreuggy et moi, on s'est inscrit au club de voile pour apprendre à bien naviguer. Moi j'avais fait un stage dans l'été. Lui il à un voilier, et il cherchait un coéquipier.
Alors on s'est inscrit pour la saison. A "l'école de sport" !
Le premier jour, après les formalités d'inscription, on est arrivés sur la plage ou tout le monde avait déjà commencé à gréer*. On s'est présentés au moniteur, (il s'appelle Nicolas) et on lui a demandé s'il avait un bateau pour nous... ( Oui, celui de Chreuggy est en réparation pour l'instant... )
_ Ben... On va devoir sortir un bateau de compète...A-t-il répondu.
Je le taquinai un peu :
_ Excuse moi, j'ai pas bien entendu... Tu veux nous filer un bateau de compète ?... Ou bien un bateau qu'on pète ? Ajoutai-je comme il ouvrait la bouche pour répondre...
Nicolas se tourna vers moi et me lança un regard, mi interrogateur mi inquiet.
Puis comme Chreuggy éclatait de rire et renchérissait par un :
_ Ouais passque nous euh ! Hein ? bon !...
Nicolas comprit à qui il avait à faire, et rit lui aussi. Puis, se reprenant il ajouta :
_ ... Ah ! Ou alors y'a l'AGK... Ouais vous pouvez prendre l'AGK...
J'ai pensé : "Cool, ils vont nous filer un super bateau de marque. AGK c'est surement une bonne marque... Je connais pas, mais ça sonne cool !"
_ L' Agéka ??
_ Oui c'est celui qui est la-bas, rangé derrière les optimists. Allez le chercher, je vais voir s'il y a tout...
Avec Chreuggy , on s'est regardé en se marrant. On était bien content. On allait avoir "Ze Bateau of ze club". L'AGK mon gars ! Top la classe ! La séance allait vraiment être géniale.
Et on est remontés de la plage pour aller le chercher.
Au début, on l'a pas trouvé. Alors on a demandé au chef de base, qui passait par là.
_ On cherche l'AGK... Tu peux nous dire lequel c'est steplaît ?
_ Ah vous prenez l'AGK ?...
_ Oui, c'est Nicolas qui nous l'a dit...
_ C'est celui là, là.
_ Euh... Lui ?
Il nous montra un vieux 420, sur une mise à l'eau. Sa couleur d'origine était passée, et les plaques blanches ou la résine semblait neuve témoignaient de nombreuses réparations. A l'avant, sous le pont, on distinguait des traces de mousse verte, comme celle sur les tuiles qui sont restées longtemps à l'ombre d'un arbre...
_ Oui, c'est lui. C'est bien l'AGK que vous cherchez ?
_ Euh... Oui... Mais ça veut dire quoi en fait AGK ?
_ Agéca ? Ben c'est son nom. Enfin le diminutif... Agéca, c'est Agecanonix !
Et soudain tout s'éclaire.
Nico nous donne le plus vieux ragasson du club. Le bateau qu'on garde, au cas ou on en aurait plus assez, un jour de forte affluence. Celui qui a déjà été cassé mille fois et réparé tout autant... Celui qui a une histoire au club. Celui que tout le monde connait (et évite soigneusement !) sauf les nouveaux, bien sûr !
On a bien ri.
Pour faire bonne mesure, à part la grand voile, il n'y avait rien dans son casier dans la voilerie : pas de foc, pas de sac de spi... On a donc pris dans les autres casiers. Le foc du 3, le spi du 8, le tangon du 9. Un gouvernail au pif dans le râtelier, et roule ma poule. On a gréé de notre mieux, en se faisant ré-expliquer quelques règles, parce que ça faisait longtemps... Le nœud de chaise avec le dormant sous la boucle, le puits, le serpent, et l'arbre. Vers l'avant sur la poulie avant, vers l'arrière sur la poulie arrière... Et cette cochonnerie de brin de spi...
La marée avait un bon coef. Le vent d'ouest de l'après midi était régulier, pas trop fort, mais suffisant pour profiter, et réaliser correctement les exercices. On a donc travaillé le départ de régate, en faisant des tours sur trois bouées : une au vent, une au largue et une sous le vent. Après cinq départs dont deux ratés, Nicolas nous a demandé une manœuvre qui nous permette de hisser le spi. Bon, on a eu des soucis, mais c'est parce que j'ai filé des mauvaise indications à Chreuggy...
C'est à ce moment précis que les bourrasques sont arrivées. J'avais du mal à tenir le cap au vent arrière, on surfait sur la houle qui se levait, et Chreuggy bataillait sec à l'avant pour affaler le spi roulé en vrac devant le foc... Nicolas arriva à fond avec sa "sécu" pour nous confirmer qu'il était urgent d'affaler le spi et de faire attention aux rafales. Il devenait urgent de virer, car on approchait à bonne vitesse de la zone ou la drague était stationnée, et ça craignait un peu. Le spi rentra enfin dans son sac, et le tangon retrouva sa place au fond du bateau. On put enfin virer de bord et se remettre au pré pour remonter au vent. Depuis le début de la séance, l'eau était entrée dans le bateau par dessus le pont et par le puits de dérive. Le niveau montait vite... Nicolas ayant jugé que nous étions bas sur l'eau nous lança un seau, car notre écope ne suffisait pas...
L'exercice suivant consistait à virer de bord, au signal, le plus rapidement possible, et en restant au pré.
Au premier virement, rien.
Au second, il y eut un craquement. Pas énorme, mais suffisamment fort pour qu'on l'entende nettement malgré le bruit ambiant. Je levai les yeux vers Chreuggy, qui fit de même vers moi.
_ J'ai rien fait ! s'écria t-il.
_ Je crois que c'est le tangon, il a du se caler au fond ! répondis-je confiant.
Au troisième virement, rien.
Au quatrième, alors que je bordais l'écoute un peu plus fort, un énorme craquement, terrifiant, retentit lorsque le hauban de tribord arracha un morceau du bateau. Le Mât, qui n'était alors plus tenu que par le hauban sous le vent et l'étai de la proue bascula à l'eau, emportant la voilure. Dans sa chute, le pied du mât s'arracha en déchirant le profilé d'aluminium, puis se coinça sous le tangon, qui prenait appui sous le pont et la traverse du puits de dérive.
Surpris par le bruit et le choc, chacun de nous s'assura que l'autre n'avait rien. Puis on a cherché à savoir ce qu'il fallait faire.
Par chance, il n'y avait personne autour de nous à ce moment là. Ni bateau, ni planche à voile. Et Chreuggy n'était pas au trapèze.
Les voiles étaient dans l'eau, le vent toujours aussi fort, le bateau incontrôlable, et nous devions le garder avec les voiles sous le vent du bateau pour ne pas risquer d'aggraver encore plus les dégâts. Nicolas qui avait vu que nous avions un problème arriva à toute vitesse. Il nous demanda ce qui s'était passé... Puis il vit le morceau de plat-bord arraché par l'amarrage de la cadène du hauban, et ouvrit de grands yeux ronds. Il nous donna des indications pour dégréer rapidement et hisser le mât sur le bateau, avant d'aller donner des consignes aux autres bateaux pour le retour.
Lorsqu'il revint, nous avions tout récupéré, roulé les voiles, et calé le mât. Il nous arrima à la sécu pour nous ramener à la plage.
Voilà en quoi consista notre premier jour à l'école de sport.
En tout cas, une chose est sûre, l'AGK c'est pas un bateau de compète.
C'est bien un bateau qu'on pète !