Ce que j'écris, ce qui me chiffonne, ce qui m'émeut, ce qui m'énerve, ce qui me fait rêver... a une petite chance d'apparaître ici... poésie, écriture, insolite, astuces, détente
En émergeant sur l'esplanade ensoleillée, à travers la grande porte a coulisses du conseil général, mon premier regard est pour l'équipe technique qui s'affaire à nettoyer le grand bassin vide, avant la remise en eau.
Et sur le premier banc, la bonne surprise, le petit monsieur au chapeau noir est assis, la jambe droite par dessus le genou gauche, et ses deux petites mains en pile sur sa cuisse.
Il les observe aussi.
Me voilà rassuré, il vit.
Alors, pendant que j'avance, mon regard glisse sur le banc, à son côté. Il y a une boîte à chaussures gris foncé, posée tout contre lui.
Et la machine à rêver se met en route...
Mais que peut il bien y avoir dans la boîte à chaussures grise du petit homme au chapeau noir ?
... La jolie pendule du salon, et sa fragile cloche de verre, qui s'est arrêtée l'autre jour, quand il a tourné la molette à contre-sens pour régler la nouvelle heure, et que l'horloger de Pey-Berland attend pour 10h00 ? C'est la pendule qu'Alice avait choisie. Elle n'aimerait pas savoir qu'elle est arrêtée. Et le petit bruissement qu'elle produit, en résonnant sur la commode, près du portrait d'Alice, manque cruellement depuis qu'elle est en panne.
... Le corps sans vie d'un autre cochon d'Inde, amoureusement roulé dans un tissu doux, qu'il porte au crématorium, ou au cimetière des animaux ? Peut on avoir des cochons d'inde quand on mange les sandwichs des poubelles de l'esplanade ?
... Quelques objets précieux, qu'il avait pourtant juré de conserver quoi qu'il advienne, et qu'il va porter au clou, parce qu'il faut bien manger, et que les demi-sandwichs des poubelles, ça va bien un peu, mais bon... un petit flunch avant de sauter du pont, avec un dernier verre de vin rouge du pays, ce sera quand même mieux.
... Un vieux Luger P-08 qu'il utilisera tout à l'heure à la poste centrale, menaçant la guichetière éberluée, et lui intimant de vider le contenu de sa caisse dans la boîte, avant de s'esquiver, à petits pas tranquilles ? De quoi manger quelques temps et fleurir la tombe d'Alice avec autre chose que des fleurs prises sur les tombes voisines.
... Ses économies, qu'il va donner à un inconnu, après l'avoir tranquillement observé traversant l'esplanade ? Il lui dira, avec un sourire :" Prenez cette boite. Et attendez ce soir, que le soleil se couche, avant de l'ouvrir..." Puis tournera les talons et s'en ira, les mains au dos, à petits pas, laissant l'autre penaud, regarder tour a tour la boite, puis le petit homme, puis la boite... Puis, voyant l'heure, l'élu, calant la boîte sous son bras, s'activera sur la route de son chantier. A midi, pour la pose, assis sur l'échafaudage, jambe ballantes il rêvera, comme moi, au contenu. Le soir venu, il se dira que ça fait bien longtemps, en fait, qu'il n'a plus regardé le soleil se coucher. Et que c'est bien dommage.
A l'heure solennelle, en levant le couvercle, sa bouche et ses yeux dessineront de drôles de ronds !
... Les cendres de son aimée, à qui il a promis qu'après la fin, il viendrait les répandre ici, dans ce quartier qu'elle aimait tant et ou il faisait si bon flirter sous les platanes avant ce grand n'importe quoi d'architecture urbanisante ?
... Mais bon, fini de rêver. La porte du bureau n'est plus qu'à un pas. Je prends mon passe.
A l'autre bout de l'esplanade, le petit homme au chapeau noir décroise ses jambes et se lève, lentement, en s'appuyant d'une main au dossier du banc de bois. Puis il attrape la boîte à chaussures grise et la cale sous son bras, avant de partir à petits pas. Comme chaque fois.
Emportant sous son bras un mystère dans une boîte à chaussures grise.