1996, le mardi 26 Mars, Emile Bonnat descend à L. Il ouvre le portail, et s'installe au volant de l'acadiane. Sur la banquette, côté passager, le prospectus présentant la Citroën C15 First.
A l'arrière, près du chien, entre le bidon d'huile et la caisse à outils, retenue à la barre qui bloque la roue de secours par un tendeur de vélo, une lessiveuse en tôle. De ce métal particulier dont on faisait aussi, apparemment, les Solex, et que, ignorant son nom et au vu de sa faible résistance aux chocs, et de la facilité avec laquelle il se plie, j'avais baptisé le "merdanium". Quand j'étais gosse, ce genre d'ustensile, une lessiveuse en merdanium, servait principalement à deux choses : bouillir le linge, et parfois, avec un couvercle percé d'un trou ou l'on peut passer un grand thermomètre, stériliser les conserves et les pâtés maison de ma grand mère. Mon frère et moi, on se cachait dedans, et parfois, on utilisait le couvercle comme bouclier, quand on jouait aux vikings...
Emile Bonnat, lui, il en fait un autre usage... L'acadiane démarre en rugissant et s'engage sur le chemin de La Roque.
Au même moment, à l’autre bout du canton, assis à mon bureau, dans le show room de l’agence, je prépare ma tournée de prospection… Mon fichier de clients commence à avoir une taille respectable, même si, au final, je vends quasiment rien. Mais bon, on ne m’en tient pas trop rigueur, parce que je débute. C’est juste que du coup, mon salaire se limite à mon fixe. Et c’est maigre…
Un bruit de moteur que j’aime me fait lever la tête. Une acadiane beige se gare sur le parc devant la vitrine. Un bonhomme bedonnant en descend, casquette de chasse, veste de pêche sans manches sur une chemise type F1 de l’Armée de l’Air qui doit venir du surplus Militaire qu’on voit au marché, et un pantalon vert foncé, du genre qu’on achète au magasin de la Coop agricole, qui plonge dans une paire de bottes en caoutchouc marron. Il ouvre la porte arrière de la fourgonnette.
_ Saïga, au pied ! dit-il entre ses dents.
Le chien s’exécute et s’assoit au pied d’Emile, qui referme la porte arrière de sa voiture. Puis il entre dans le hall, et après un coup d’œil circulaire, il avise mon bureau et se dirige vers moi.
Le chien le suit, exactement au pied. Il est intriguant ce chien, il a un œil bleu pâle et l’autre marron avec une tâche bleue. Ca fait bizarre. Mais c’est beau…
_ Adieu ! C’est toi qui étais passé à La Loque l’autle fois… Je t’avais dit que je viendlais si j’avais besouen… Eh Bé ! Té, me voilà. Je viens chelcher ça !
Il me tend le livret en carton glacé de la « C15 First » que j’avais envoyé à tous mes prospects dont la fiche portait la mention « Chasseur ». Ma carte de visite y est encore agrafée.
(à suivre...)